« L’intelligence économique, plus qu’une technique, un état d’esprit » Petit déjeuner du 29 janvier 2016 avec Alain Juillet

Il est loin le temps où l’intelligence économique était associée à l’espionnage industriel et aux « barbouzes ».

Dans notre monde globalisé, multipolaire, où le numérique et le cyberespace imprègnent, voire intègrent toutes les activités humaines, l’intelligence économique nous concerne tous.DSC07904

Catherine Gras, Présidente de Galilée.sp, a fait une présentation rapide de l’association avant de remercier Alain Juillet pour sa participation à ce petit déjeuner et lui adresser les questions suivantes, pour initier un échange après son intervention :

  • Quelle est l’intelligence économique de notre pays ? état des lieux
  • Y-at-il une intelligence économique du service public ?

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Bernard Delacroix, administrateur de Galilée, initiateur de cette rencontre, a rappelé les éléments essentiels du (des) parcours d’Alain Juillet. Après une carrière militaire au sein des commandos parachutistes (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage SDECE devenu DGSE), Alain Juillet intègre des grandes entreprises (Pernod-Ricard et Marks and Spencer). En 2003, Jean-Pierre Raffarin, alors Premier ministre, le nomme Haut responsable à l’intelligence économique. Il est actuellement « Senior adviser » au Cabinet d’avocats Orrick Rambaud et Martel. Il est également Président du Forum International des Technologies de Sécurité (FITS), Président de l’Académie d’intelligence économique. Il intervient à Sciences Po, l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale (IHEDN) et à l’Ecole Nationale de la Magistrature (ENM).

Alain Juillet a aussi d’autres centres d’intérêt, notamment dans le domaine de la culture (théatre et théatre musical). Il est Président du Centre National de Production de Théâtre et Théâtre Musical (CNPTTM).

Avant de répondre aux questions de Catherine Gras et d’échanger avec les participants à ce petit déjeuner, Alain Juillet a livré ses réflexions sur l’intelligence économique en abordant  les 3 volets de l’Intelligence économique : la maîtrise de l’information, la protection, l’influence.les 3 volets de l'intelligence économique

« L’intelligence économique est une philosophie »…

Dans le monde actuel, tout le monde se ressemble : on retrouve les mêmes types de formations, les  « Massive Open Online Courses » (MOOC), permettent à tout un chacun d’être « intelligent » dans un univers où personne ne souhaite être inféodé à l’un ou à l’autre…

Dès lors, comment faire la différence dans une compétition mondiale où tout le monde se ressemble ? Pour Alain Juillet, cela se fait par le « supplément d’information », en écho au « supplément d’âme » de Bergson. Celui qui détient un peu plus d’information que le voisin a un coup d’avance sur lui… il comprend mieux, il a une capacité d’anticipation et de réaction. Néanmoins, cet avantage reste précaire s’il ne va pas de pair avec la mise en place d’un système, quel que soit le secteur où l’intelligence « économique » va s’exercer (géopolitique, entreprise, sport, tourisme…). L’enjeu majeur est celui de la compétitivité. Il s’agit d’être « ouvert » aux autres, mais comme ces autres sont aussi des « compétiteurs », il faudra protéger les informations, les données.

L’intelligence économique : ouverture et fermeture

Dans le secteur de l’économie, la notion d’intelligence nécessite un système de protection, de sécurité. Il faut empêcher que « l’autre » prenne les informations. Il faut donc assurer la maîtrise et la protection de l’information stratégique utile pour tous les acteurs économiques.

L’intelligence économique a pour corollaire la sécurité économique. La protection du patrimoine immatériel doit être assurée.

L’influence

L’influence : ce n’est ni de la propagande, ni de la publicité. C’est provoquer chez des gens qui sont nos cibles, sans jamais en parler directement, un changement de point de vue chez l’autre sans avoir fait pression sur lui à aucun moment. Cela relève des registres de la psychologie et de l’émotionnel. Ce sont les « opérations psychologiques » des militaires. Une bonne stratégie militaire est nécessaire, mais elle n’est plus suffisante pour gagner. En cas de campagne d’influence contre l’un des belligérants, celui-ci n’est pas du tout assuré de remporter la victoire. Pour illustrer son propos, Alain Juillet cite le cas de la deuxième guerre menée par les américains en Irak (2003). Malgré les efforts déployés par l’administration Bush pour faire croire à une guerre « juste », on a  compris assez vite qu’il s’agissait d’une guerre de conquête dont l’enjeu principal était le pétrole. L’armée de « libération » devient en fait une troupe d’occupation et la « victoire » se transforme… en défaite !

La culture 

Ce qui différencie les gens, c’est la culture. Du fait de cultures différentes, l’intelligence économique  ne recouvre pas forcément les mêmes notions, les mêmes concepts. Pour les anglo-saxons, l’intelligence est synonyme de renseignement, pour les latins, l’intelligence est synonyme de compréhension. Dans ce cadre, la notion de concurrents – « competitive intelligence » – n’est pas suffisante. Il faut se connaître et s’adapter les uns aux autres.

Pour Alain Juillet, il y a 3 grands types de cultures :

  • Anglo-saxonne
  • Européenne, méditerranéenne
  • Asiatique

Pour un anglo-saxon, les moyens sont plus importants que tout le reste : l’argent, la puissance.

Pour un européen/méditerranéen, ce qui compte, c’est l’individu. Les latins/méditerranéens  – d’après Alain Juillet – seraient « les rois de la guerrilla » (sic), de la lutte du pot de terre contre le pot de fer, façon David contre Goliath.

Pour un asiatique, l’individu ne compte pas, les moyens non plus ; c’est le TEMPS qui compte.

Le temps qui compte…

vector illustrations of busy concepts, running out of time.

Alain Juillet, qui a connu la Chine de Mao, a vu comment Deng Xiao Ping,  successeur du « grand timonier » a réussi à faire entrer son pays dans le concert des puissances économiques en procédant à des réformes en profondeur, étalées sur le long terme (40 ans), suivant 3 étapes :

  1. Apprendre à travailler dans des usines à bas prix, à bas coût de main d’oeuvre
  2. Utiliser les investissements occidentaux pour des produits « intermédiaires » destinés à satisfaire les besoins de la population chinoise et faire tourner l’économie
  3. Produire pour le marché intérieur et développer les produits de haute technologie.

En termes d’intelligence économique, la vision chinoise (et plus généralement asiatique) qui est celle du temps long, contrairement à la vision européenne, et plus particulièrement française, représente un atout réel dont on peut mesurer les résultats.

Changement de vision…. Changement de paradigme ?

Les Etats-Unis ont tenu le monde avec le dollar et les militaires. Mais ils ne savent plus gagner les guerres. Malgré le concept de « zéro morts », il y a des dégâts collatéraux. On « cache » les morts. Pour autant, un américain ne peut être accusé de crimes de guerre et traduit devant la Cour Pénale Internationale (CPI) car les Etats-Unis n’ont jamais ratifié la convention portant création de la CPI.

Du côté de la monnaie, on assiste à la fin de la suprématie du dollar. Les américains l’ont compris qui font désormais porter leurs efforts sur les terrains juridique et numérique. Dans le domaine particulier de l’économie numérique, les « GAFA » (Google, Amazon, Facebook, Apple) sont capables de se substituer aux Etats pour des missions qui relèvent normalement de la puissance publique.

TTIP PE

Dans le cas d’un accord de type « Transatlantic Trade and Investment Partnership » (TTIP),  les multinationales qui verraient dans les normes édictées par un Etat une atteinte à leurs intérêts, pourraient attaquer celui-ci devant  un tribunal privé d’arbitrage international afin d’obtenir des compensations….

Et la France dans tout cela ?    france et point d'interrogation

Pendant longtemps, l’intelligence économique a été associée aux « barbouzes », à l’espionnage industriel. Ces schémas sont dépassés. Il faut aller chercher l’information, ce qui implique des changements de méthodes, de techniques. Dans un monde globalisé, l’adaptation des normes et des lois est incontournable. Or sur ce plan, la France est encore trop souvent en retard. Ce qui reste « bon » chez nous, pour nous, n’est plus adapté lorsqu’on passe au niveau européen, et surtout au niveau international.

Le mythe du marché auto-régulé

A Bercy, ceux qu’Alain Juillet qualifie « d’apôtres de l’ultra-libéralisme », continuent de penser que le marché est capable d’auto-régulation et qu’il finira par trouver son point d’équilibre. Ce qui est vrai lorsqu’aucun des autres facteurs ne bouge, ne l’est plus quand « les autres » modifient les lois, changent les normes, mettent en place des stratégies d’attaque et de conquêtes. Du coup, le marché s’en trouve totalement biaisé. Et on devient la victime de tous les autres qui exploitent notre naïveté, notre idéalisme.

L’intelligence économique s’appliquant à n’importe quel domaine d’activité, elle est tout à la fois sensibilité et système. L’exigence d’information devenant la priorité, la philosophie qui sous-tend le mode de fonctionnement est bousculée, remise en cause. Cela peut aboutir au déni de réalité voire à la cécité.

L’information doit circuler…

En France, on garde encore trop souvent l’information pour soi. Les services gardent pour eux, ne transmettent pas … L’information ne circule pas. En tant que Haut responsable à l’intelligence économique (2003-2009), Alain Juillet a été confronté à ce phénomène, et Bercy a mis du temps à comprendre qu’en utilisant d’autres réseaux, Alain Juillet obtenait les informations nécessaires à l’exercice de ses missions. Mais il a fallu encore du temps pour comprendre la nécessité de décloisonner, de faire travailler ensemble les services, car au-delà d’un changement de mode opératoire, c’est bien d’un changement de mentalité qu’il s’agit.

En août 2015, Jean-Baptiste Carpentier, Directeur de Tracfin, la cellule de renseignement anti-blanchiment de Bercy,  a pris la tête du nouveau Commissariat à l’information stratégique et à la sécurité économique (CISSE). On ne parle plus d’intelligence économique et du volet « influence » évoqué plus haut, mais pour Alain Juillet, ce qui importe, ce sont les méthodes utilisées pour être performants. Il faudra veiller à ce que le CISSE ne limite pas ses interventions au seul secteur de l’économie.

Avant de passer à la séquence de l’échange avec les participants, Alain Juillet met l’accent sur le caractère irréversible de l’utilisation de l’intelligence économique, car c’est, dit-il « une question de vie ou de mort. Ou nous sommes capables d’avoir des informations suffisantes et on gagne, ou on ne les a pas, et on perd ». Ne jamais oublier qu’en face de nous, les « autres » (par exemple la Chine, mais aussi des pays comme le Brésil) savent très bien utiliser ces méthodes liées à l’intelligence économique…

Du temps pour l’échange

A l’issue de cette présentation, Bernard Delacroix lance le débat avec les participants. Au coeur des questions adressées à Alain Juillet, celles de l’information, du « big data » et du « travailler ensemble ».

Pour Alain Juillet, le « big data » bouleverse nos modes de fonctionnement et de pensée. Désormais, il s’agit moins d’aller chercher les informations que de sélectionner celles qui nous sont utiles ! Les informations sont disponibles, et l’ordinateur les livre à la vitesse grand V… Dans de nombreux domaines, l’outil numérique constitue une aide précieuse et indispensable. Pour illustrer son propos, Alain Juillet évoque les progrès réalisés en matière de profilage criminel.

Travailler ensemble…

Le recours à l’outil numérique nécessite un changement dans les mentalités et les méthodes de travail, notamment dans l’administration publique. Passer du travail « en silo » pour aller vers plus de transversalité, de coopération, n’est pas chose aisée…Business team with their hands together in the middle isolated over whiteQuand un service a une information, il « se » la garde, il ne la diffuse pas aux autres, car on continue de penser que l’information, c’est le pouvoir. Et Alain Juillet d’ajouter « on sait tout… Mais on ne sait rien parce qu’il n’y a aucun échange » (sic). A quand le croisement des informations économiques et stratégiques entre les douanes, Tracfin, les impôts, le commerce extérieur, pour pouvoir être plus efficace et donner aux entreprises les éléments qui vont leur permettre de « gagner » ?

Le concept de « war room »     

Les américains ont repris et développé ce concept issu du monde militaire et de la seconde guerre mondiale, pour en faire un outil stratégique au service de l’économie.

On connecte sur des écrans tous les services et ministères concernés par la conclusion d’un contrat entre la France et les Etats-Unis : l’Ambassade américaine à Paris, la NSA, la CIA, les services de
renseignements, le ministère du commerce, et on procède en permanence à des synthèses pour faciliter la prise de décision.

En France, on est loin de ce mode de fonctionnement. Il s’agit de sortir d’un modèle « mono-type » pour aller vers la diversité, la « mixité », et cela concerne aussi bien l’administration publique que le monde de l’entreprise. Avec l’entrée dans l’ère du cyberespace, Alain Juillet se montre plutôt optimiste avec l’arrivée dans le monde du travail des nouvelles générations, l’utilisation du numérique, et le bouleversement que constitue le travail en réseau.

Dans tous les cas de figures, pour que « ça marche », il ne faut pas oublier le politique et son rôle déterminant dans les orientations et les décisions à prendre. S’il y a carence du politique, l’administration finit par ne plus obéir qu’à elle-même au lieu d’exécuter les ordres du Premier Ministre, ce qui est sa raison d’être…C’est au politique de donner les axes et les pistes de réflexion et d’action.

Paradoxes et contradictions….

Dans cette période de mutations profondes, il n’est pas toujours facile de gérer nos paradoxes : d’un côté il y a une accélération générale dans tous les domaines…. Et de l’autre, il faut laisser du temps au temps.

En matière de contradictions, les français font le grand écart entre les tendances opposées « CNIL » et « Facebook » ; dans ce monde d’opportunités et de menaces, ils demandent la sécurité mais aussi la liberté individuelle. La schizophrénie n’est pas loin ! Alain Juillet, qui se définit lui-même comme incorrigible optimiste, pense néanmoins que la jeune génération fera sauter les verrous.

Intelligence économique, entreprises et emploi

Mais la révolution numérique et la robotisation d’un certain nombre d’activités entraînent ou vont entraîner de fait la disparition de beaucoup d’emplois actuels : les secrétaires, les caissières, les chauffeurs de taxis… Il s’agit alors non de savoir comment maintenir ces emplois contre vents et marées, mais bien d’être créatifs et d’envisager des formules de transition les moins douloureuses possibles vers les nécessaires reconversions. En France, nous avons des atouts, mais nous devons aussi accepter de nous remettre en cause, de nous adapter à des situations inédites. Pour Alain Juillet, la finalité de l’intelligence économique, c’est l’emploi de demain.

Autres dimensions à prendre en compte : la taille des entreprises et le développement du maillage territorial (notion de « grandes provinces » aux niveaux national et européen).

Les raisonnements se font encore trop souvent à l’échelle des grands groupes ou grandes entreprises alors que l’immense majorité des entreprises françaises sont des PME, voire des TPE, auxquelles les start-ups qui représentent une vraie capacité d’innovation mais qui rencontrent de réels problèmes de développement et de « durabilité, sauf celles qui s’expatrient vers la Silicon Valley…. Comment faire alors pour stabiliser les entreprises et les emplois en France ? Cela passera par des changements profonds tant au plan des modes de financement que du (des) modèles existants.

Pour Alain Juillet, nous sommes à un moment charnière : celui du passage d’une société verticale, pyramidale, à une société « horizontalisée », dans laquelle l’erreur, voire l’échec sont acceptés, mais où l’on accepte aussi de faire confiance.

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Le chemin vers la transversalité, la « mixité » sera sans doute assez long, car en France, on a tendance à l’immobilisme. Et Alain Juillet d’ajouter : « En France, on bouge les bras, mais pas les pieds » (sic). Il faut se réveiller !

Pour que ça bouge, 3 éléments sont nécessaires :

  • La recherche des informations utiles et nécessaires pour « enclencher » la réflexion,
  • L’analyse de ces informations et le débat d’idées. A ce stade, les think tanks ont un rôle à jouer,
  • La décision : en dernier ressort, il faudra que quelqu’un tranche !

Ce petit déjeuner s’est terminé sur une ultime recommandation de la part de notre invité : ayons le courage de nous remettre en cause, quoi qu’il en coûte… et quoi qu’il arrive !

COURAGE ET PEUR

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